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Depuis l'ouverture de l'exposition " Our body " que je vous ai présentée dans un précédent article, la polémique enfle de jour en jour et une pétition circule sur le net.
Pourtant, elle attire de très nombreux visiteurs chaque jour.
Pourquoi un tel succès et pourquoi une pétition ?
J'ai trouvé deux articles parus sur "Lyoncapitale.fr " qui peuvent nous éclairer sur les motivations de la demande de suspension de l'exposition.
“Un lucratif trafic de cadavres spectacularisé”
“Le caractère colonial de l'exposition devrait n'échapper à personne : il s'agit d'un zoo humain cadavérique. (…) Les corps exposés sont plastifiés selon la méthode d'un anatomiste allemand, Gunther von Hagens, dont l'entreprise vend dans le monde entier de tels spécimens humains. Fournis par une obscure fondation de Hongkong (Le Monde, 29 mai 2008), leur provenance reste toutefois indéterminée : on sait simplement qu'ils viennent de Chine. (…) La société de Hagens a un siège à Dalian qui emploie 250 personnes (selon son site officiel). Dalian est situé entre trois camps de travail forcé.
Le fait qu'il s'agisse de dépouilles d'hommes dans la force de l'âge suscite d'autant plus d'interrogations sur la cause des décès que Hagens a admis que certains des corps qu'il avait exposés en Allemagne avaient une balle dans la tête.
On dispose de nombreux témoignages sur le trafic d'organes de détenus chinois. Des corps de détenus du Falungong ont été rendus à leur famille partiellement voire complètement éviscérés (cas de Ren Pengwu, 33 ans, arrêté le 16 février 2001, mort sans motif officiel cinq jours après). Un trafic de corps est d'autant moins exclu qu'en janvier 2007, Hagens a reconnu que des corps de condamnés chinois avaient pu lui avoir été fournis, sans qu'il s'en rende compte… (…)
Un consultant scientifique de l'exposition, Walter I. Hofman, déclare n'avoir relevé “aucune trace de torture”. Un autre, Hervé Laurent, déclare : “Il n'y a aucun problème éthique”. Ces dénégations multiples ne font qu'ajouter aux doutes sur ce lucratif trafic de cadavres spectacularisés. (…)
Nous demandons la fermeture de cette exposition jusqu'à ce que les garanties élémentaires soient publiées et contrôlées.”
Ci-dessous l'interwiev de François Rastier toujours sur " Lyoncapitale. fr"
Polémique. Depuis la semaine dernière une pétition contre l'exposition Our body circule sur internet. Emmenés par François Rastier, linguiste reconnu, les universitaires signataires s'inquiètent de l'origine des corps.
" Lyon Capitale : Vous êtes directeur de recherche au CNRS, en linguistique. Pourquoi avez-vous pris l'initiative d'une pétition demandant la suspension de l'exposition Our Body à Lyon ?
François Rastier : Tout citoyen est en droit de demander qui lui montre quoi. Comme la plupart des premiers signataires, j'enseigne : que transmet-on comme image de la science ? L'argument de vente de l'exposition est scientifique, enfants des écoles et éducation aux merveilles de notre corps, gratuité pour les moins de trois ans. L'organisateur déclare : “J'aime bien faire partager aux gens l'envie et l'excitation d'un spectacle vivant (sic) […]. Cette exposition vous apporte une énorme adrénaline, beaucoup d'émotion.” Si c'est ça la science, ça doit être sexy !
Lecteur des témoignages de l'extermination (il se trouve que j'ai écrit un livre sur Primo Levi*), je suis membre du conseil scientifique de la Fondation Auschwitz. Or actuellement, dans beaucoup d'ouvrages douteux, romans historiques et faux témoignages, on pratique une esthétisation à outrance de la mort. Ici il s'agit des cadavres eux-mêmes : et la fascination de masse va beaucoup plus loin que tout négationnisme. Elle en demande toujours plus : dans l'exposition de Berlin, on pouvait voir une femme enceinte écorchée. L'esthétisation kitsch est évidente ; pourquoi mettre les corps dans des poses athlétiques genre “dieux du stade” (cyclisme, basket, etc) ? Je serais ambassadeur de Chine, je protesterais contre cette allusion perfide aux jeux olympiques. La mise en scène “vivante” brouille les cartes, elle joue sur la souffrance et l'insensibilité. Une société qui ne respecte pas les morts ne respecte pas non plus les vivants. C'est une question anthropologique au fondement des cultures humaines.
Que souhaitez vous ?
On ne peut pas se contenter de dire que cette exposition est dérangeante, ce qui constitue un argument de vente pour ses promoteurs ! Si on laisse ce type d'industrie devenir un secteur économique, il y a des gens en bout de chaîne qui peuvent être tués pour ça, si ce n'est pas déjà le cas.
Souhaitez vous la fermeture de l'exposition ?
Nous demandons sa suspension, tant que les garanties légales propres à la loi française ne sont pas fournies. Un préfet peut tout à fait prononcer une suspension. Un maire a aussi des pouvoirs de police. On sait que le Comité National Consultatif d'Éthique a émis un avis défavorable et évoqué à ce propos des précédents nazis.
Ne craignez vous pas de passer pour des censeurs ?
L'argument qu'il faut faire sauter les tabous tourne à vide, il est lui-même devenu tabou. Nous nous adressons à la société civile. Est-ce que n'importe qui peut montrer n'importe quoi à qui voudra bien payer ? Après le procès de Nuremberg, en réponse aux pratiques nazies, on s'est posé la question du consentement pour tout acte médical. Pour toute utilisation d'un corps, la loi française exige un consentement écrit exprimé du vivant de la personne.
L'organisateur répond qu'il n'a pas de dossiers individuels : en devenant anonymes les corps sont encore mieux déshumanisés. Andrew Cuomo, le procureur de l'Etat de New York qui enquête sur l'exposition sœur aux USA, et demande attestation de l'origine des corps, a déclaré le 29 mai : “La sombre réalité est que (la société productrice) tire profit d'individus qui pourraient avoir été torturés et exécutés en Chine”. Un procureur français ne pourrait-il faire preuve de la même lucidité ? "
* Ulysse à Auschwitz, 2005, Paris, coll. Passages.
Même si cette exposition soulève un grand débat sur le droit à disposer de son corps après la mort, cela n'empêche pas un véritable engouement de la part d'un certain public. Quelles sont les réelles motivations qui poussent tous ces gens à venir voir des cadavres ainsi mis en scène ? Sauraient-ils eux-mêmes répondre ?
Le côté éducatif donne bonne conscience à certains mais peut-on tout montrer sous prétexte d'éducation ?
A chacun de se poser la bonne question ?